Le constat affiche des chiffres qui interpellent. Selon les données actualisées d’Eurostat en 2024, la richesse produite par habitant en France se situe désormais 1% en dessous de la moyenne des vingt-sept États membres de l’Union européenne. Avec 39 100 standards de pouvoir d’achat par personne contre 39 700 pour la moyenne communautaire, l’Hexagone occupe la onzième position européenne. Cette situation marque un tournant symbolique pour un pays qui se classe encore au septième rang mondial en termes de PIB global avec 2 920 milliards d’euros.

Une trajectoire descendante qui s’accélère

La photographie actuelle révèle une tendance lourde. Dans les années quatre-vingt-dix, la France occupait le onzième rang mondial pour son PIB par habitant. En 2005, elle se positionnait au dix-neuvième rang selon le Fonds monétaire international. Aujourd’hui, elle se trouve au vingt-quatrième rang avec environ 48 982 dollars par habitant en 2025. Cette glissade progressive traduit un rythme de création de richesse individuelle inférieur à celui observé chez les concurrents directs.

L’analyse comparée révèle des écarts significatifs au sein de l’espace européen. Le Luxembourg domine avec 96 200 standards de pouvoir d’achat, soit 2,4 fois la moyenne européenne. L’Irlande affiche 83 700 unités tandis que l’Allemagne conserve une avance substantielle avec un PIB par habitant 1,15 fois supérieur à la moyenne. Le coefficient français de 1,01 illustre une position médiane qui contraste avec l’ambition historique du pays.


La productivité au cœur du diagnostic

Le Conseil national de productivité établit un diagnostic sans appel : la France n’a pas retrouvé son niveau de productivité de 2019. L’écart atteint 3,5% en 2023 pour la productivité apparente du travail par tête. Cette contre-performance survient alors que la zone euro, les États-Unis et le Royaume-Uni ont effacé les pertes liées à la pandémie.

Entre fin 2019 et début 2024, la dynamique française diverge nettement. Tandis que l’emploi augmentait de 5,9% et l’activité de 5,1%, la productivité stagnait. Les politiques publiques post-Covid expliquent près de 75% de cette évolution paradoxale. Le soutien massif à l’apprentissage, bien qu’ayant généré des créations d’emplois, pèse sur les indicateurs de productivité immédiate. Un apprenti produit moins qu’un salarié expérimenté, et son tuteur voit sa propre efficacité diminuée pendant la formation.

Les services moins qualifiés affichent un écart marqué entre entreprises performantes et retardataires. Cette dispersion traduit une diffusion insuffisante des innovations vers l’ensemble du tissu productif. Les technologies de l’information, qui ont dynamisé la productivité américaine depuis vingt ans, peinent à irriguer massivement l’appareil productif français.

Les handicaps structurels persistent

La compétitivité française souffre de faiblesses chroniques. Le coût horaire du travail dans l’industrie manufacturière atteint 46,36 euros contre 38,94 euros dans la zone euro, soit un surcoût de 16%. Les cotisations patronales et impôts de production représentent 18% de la valeur ajoutée industrielle en France, contre 11% dans la zone euro et en Allemagne. Cette fiscalité constitue un frein structurel malgré les allègements consentis depuis 2012.

Les performances commerciales trahissent également des fragilités persistantes. La France demeure le seul grand pays européen dont la balance extérieure affiche un déficit, même réduit à 0,4 point de PIB en 2024. La zone euro dégage un excédent de 4,5 points de PIB. Le déficit commercial français sur les biens dépasse encore d’un tiers son niveau de 2019, malgré l’excédent des services qui frôle les 50 milliards d’euros.

La compétitivité hors-prix reste le maillon faible. Les produits français pâtissent d’une image de cherté excessive à qualité donnée. Les parts de marché françaises dans les exportations de la zone euro se stabilisent autour de 13%, soit un point en dessous de leur niveau pré-Covid.

Le retard technologique s’amplifie

L’écart d’innovation constitue un facteur explicatif majeur. Les secteurs intensifs en technologies de l’information accusent une sous-performance chronique. En 2024, la productivité horaire dans la zone euro représentait 82% de celle des États-Unis, contre 98% en 1995. Ce décrochage reflète des investissements insuffisants dans les actifs numériques.

Le rapport Draghi de septembre 2024 sur la compétitivité européenne souligne que les secteurs numériques sont déjà perdus pour l’Europe. La mise en œuvre de l’intelligence artificielle nécessite des infrastructures technologiques préexistantes. Sans investissements massifs, les gains de productivité attendus demeureront théoriques.

Les dépenses de recherche stagnent. Malgré un crédit d’impôt recherche de 7,7 milliards d’euros en 2024, la part du PIB consacrée à la recherche n’a pas progressé : 2,23% en 2022 contre 2,22% en 1996.

Les défis de la réindustrialisation

L’industrie française pèse 10,6% du PIB contre 18,6% en Allemagne, 15,4% en Italie et 13,6% en Espagne. Cette désindustrialisation relative limite les opportunités de gains de productivité, les services progressant généralement plus lentement que l’industrie manufacturière.

La France conserve sa première place européenne pour l’attractivité des investissements directs étrangers avec 20 milliards d’euros en 2024. Cette performance mérite d’être relativisée. Les projets financés génèrent en moyenne 33 emplois contre 128 en Allemagne. La transition énergétique et numérique exige des investissements colossaux. La Commission européenne évalue à plus de 620 milliards d’euros par an les besoins pour atteindre les objectifs du Green Deal, auxquels s’ajoutent 125 milliards annuels pour la transformation numérique.

Les enjeux de compétences

La question des compétences apparaît comme une spécificité française selon le Conseil national de productivité. Cette faiblesse limite la capacité d’absorption des innovations par le tissu productif et freine la montée en gamme des productions.

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Le marché du travail connaît paradoxalement une amélioration notable. Le taux de chômage est tombé à 7,3% fin 2024 contre 8,8% début 2019. Cette progression a intégré des personnes auparavant éloignées de l’emploi, dont la productivité initiale se situe mécaniquement en dessous de la moyenne. Le taux d’emploi des 15-24 ans a bondi de 30% à plus de 35% entre 2019 et 2024. Ces évolutions positives pèsent temporairement sur les indicateurs de productivité.

Perspectives et recommandations

Le redressement nécessite une stratégie articulée sur plusieurs axes. L’accélération des investissements dans les infrastructures numériques constitue un prérequis indispensable. Sans rattrapage technologique, l’écart de productivité se creusera avec les économies américaine et asiatique.

La poursuite de la baisse de la fiscalité de production apparaît comme un levier encore sous-exploité. Un basculement vers une fiscalité sur la consommation finale permettrait de réduire le différentiel de coûts avec les partenaires européens.

L’amélioration de la compétitivité hors-prix passe par un effort soutenu en recherche mais surtout par une meilleure diffusion des innovations. Les politiques de soutien doivent cibler les secteurs à fort potentiel et les technologies critiques pour la souveraineté économique.

La coordination européenne devient impérative. Les déséquilibres de comptes courants constituent un risque pour l’intégrité de l’union monétaire. Une réponse collective s’impose pour éviter la fragmentation face aux géants américain et chinois.